Nessuno può uccidere nessuno. Mai. Nemmeno per difendersi.

 



.TAZ .

Un Essai de Hakim Bey.

Traduit de l'Anglais par Christine Tréguier, avec l'assistance de Peter Lamia & Aude Latarget.


"... Cette fois-ci pourtant, je viens en tant que Dionysos victorieux, qui va mettre le monde en vacances.... Mais je n'ai pas beaucoup de temps" Nietzsche (de sa dernière lettre "folle" à Cosima Wagner).

Les utopies pirates

Les pirates et les corsaires des mers du 18 ème siècle créérent un "réseau d'information" à l'échelle du globe : primitif et conçu surtout pour le business, le réseau fonctionna néanmoins admirablement. Il était parsemé d'îles et de caches éloignées où les bâteaux pouvaient s'approvisonner en eau et nourriture, et échanger le butin contre des produits de luxe ou de nécessité. Certaines de ces îles hébergeaient des "communautés intentionnelles", de micro-sociétés vivant sciemment hors la loi et déterminées à le rester, même si ce n'était que pour une courte, mais joyeuse, vie.

Il y a quelques années, j'ai feuilleté pas mal de documents secondaires sur la piraterie, dans l'espoir de trouver une étude sur ces enclaves - mais il semble qu'aucun historien ne les ait trouvées dignes d'analyse (William Burroughs a mentionné le sujet, tout comme l'anarchiste britannique Larry Law - mais aucune étude systématique n'a été réalisée). J'en revins donc aux sources premières et construisit ma propre théorie. Cet essai en expose certains aspects.. J'appelle ces colonies des "Utopies Pirates".

Récemment Bruce Sterling, un des chefs de file de la littérature Cyberpunk, a publié un roman situé dans un futur proche. Il est fondé sur l'hypothèse que le déclin des systèmes politiques mènera à une prolifération décentralisée d'expérimentation de modes de vie : méga-entreprises aux mains des ouvriers, enclaves indépendantes spécialisées dans le piratage de données, enclaves socio-démocrates vertes, enclaves Zéro-travail, zones anarchistes libérées etc. L'économie de l'information qui supporte cette diversité est appelée le Réseau; les enclaves sont les Iles dans le Réseau (c'est aussi le titre du livre, en anglais "Islands in the Net").

Les Assassins du Moyen âge fondèrent un "état" qui consistait en un réseau de vallées de montagnes isolées et de châteaux, séparés par des milliers de kilomètres. Il était stratégiquement invunérable à l'invasion, alimenté par la circulation des agents secrets, en guerre avec tous les gouvernements, et avec pour seul objectif la connaissance. La technologie moderne et ses satellites espions, donne à de ce genre d'autonomie le gout d'un rêve romantique. Finies les îles pirates ! A l'avenir cette même technologie - libérée de tout contrôle politique - permet d'envisager un monde entier fait de zones autonomes. Mais aujourd'hui le concept reste précisément de la science fiction - de la spéculation pure.

Sommes-nous, nous qui vivons dans le présent, condamnés à ne jamais vivre l'autonomie, à ne jamais être, pour un moment, sur une parcelle de terre dont la seule loi soit la liberté ? Sommes nous réduits à la nostalgie du passé ou du futur ? Devrons nous attendre que le monde entier soit libéré du joug politique, pour qu'un seul d'entre nous puisse revendiquer de connaître la liberté ? La logique et l'émotion s’unissent pour condamner une telle supposition. La raison demande qu'on ne puisse combattre pour ce que l'on ignore; et le coeur se révolte devant un univers cruel au point de faire peser de telles injustices sur notre seule génération humaine.

Dire " je ne serais pas libre tant que tous les humains (ou toutes les créatures sentantes) ne seront pas libres" équivaut simplement à se terrer dans une espèce de nirvana-stupeur, à abdiquer notre humanité, à nous définir comme des perdants.

Je crois qu'en extrapolant à partir d'histoires d'"îles dans le réseau", futures et passés, nous mettrons en évidence qu'un certain type d'"enclave libre" est non seulement possible à notre époque, mais qu'elle existe déjà. Toutes mes recherches et mes spéculations se sont cristallisées autour du concept de "zones autonomes temporaires " (en abrégé TAZ). En dépit de sa force synthétisante sur ma propre pensée, qu'on n'y voit pas plus qu'un essai (une tentative), une suggestion, presque une fantaisie poétique. Malgré l'enthousiasme Ranteresque* de mon langage, je n'ai pas envie de construire un dogme politique. En fait je me suis délibérement interdit de définir la TAZ - je tourne autour du sujet en lançant des sondes exploratoires. La TAZ, en fin de compte, est presque auto-explicite. Si l'expression devenait courante, elle serait comprise sans difficulté... comprise dans l'action.


En attendant la Révolution

Comment se fait-il que "le monde chaviré" arrive toujours à se redresser par lui même ? Pourquoi la réaction suit-elle toujours la révolution, comme les saisons en Enfer ?

Soulèvement, ou sa forme latine insurrection, sont des mots utilisés par les historiens pour qualifier des révolutions manquées - des mouvements qui ne suivent pas la courbe attendue, la trajectoire approuvée par le consensus : révolution, réaction, trahison, l'état s'érige plus fort, et encore plus répressif - la roue tourne, l'histoire recommence encore et toujours : lourde botte * posée sur le visage de l'humanité pour toujours.

En déviant de cette courbe, le sous-lèvement suggère la possibilité d'un mouvement extérieur et au delà de la spirale hégélienne de ce "progrès" qui n'est secrètement rien de plus qu'un cercle vicieux. Surgo - soulever, lever. Insurgo - soulever, se lever. Une opération auto-référentielle. Un bootsrap. Un adieu à cette malheureuse parodie du cercle karmique, futilité historique révolutionnaire. Le slogan "Révolution!" a muté de tocsin à toxine, un malin piège-destin pseudo-gnostique, un cauchemar où nous avons beau combattre, nous n'échappons jamais au mauvais Aeon, à l'Etat incube. Etat après Etat, chaque "paradis" est régi par encore un nouvel ange de l'enfer.

Si l'Histoire EST le “Temps”, comme elle le prétend, alors le soulèvement est un moment qui surgit de et en dehors du Temps, et viole les lois de l'Histoire. Si l'Etat EST l'Histoire, comme il le prétend, alors l'insurrection est le moment interdit, la négation impardonnable de la dialectique - grimpant le pilier pour sortir par le trou du toit *, une manoeuvre de chaman éxécutée à un "angle impossible" à l’univers. L'Histoire dit que la Révolution atteint la "permanence", ou au moins une durée, tandis que le soulèvement est "temporaire". Dans ce sens, le soulèvement est comme une "expérience maximale", en opposition au standard de la conscience ou de l'expérience "ordinaire". Les soulèvements, comme les festivals, ne peuvent être quotidiens - sans quoi ils ne seraient pas "non-ordinaires". Mais de tels moments donnent forme et sens à la totalité d'une vie. Le chaman revient - on ne peut rester sur le toit pour toujours - mais les choses ont changées, des mouvements ou des intégrations ont eu lieu - une différence s'est faite.

Vous allez dire que ceci n'est qu’un conseil du désespoir. Qu'en est-il alors du rêve anarchiste, de l'état sans Etat, la Commune, la zone autonome qui dure, une libre société, une libre culture ? Allons nous abandonner cet espoir pour un quelconque acte gratuit existentialiste ? Le propos n'est pas de changer la conscience mais de changer le monde.

J'accepte cette juste critique. Je ferai cependant deux commentaires : premièrement, la révolution n’a jamais abouti à la réalisation de ce rêve. La vision nait au moment du soulèvement - mais aussitôt que "la Révolution" triomphe et que l'Etat revient, le rêve et l'idéal sont déjà trahis. Je n'ai pas abandonné l'espoir ou même l'attente d'un changement - mais je me méfie du mot Révolution. Deuxièmement, même si l'on remplace l'approche révolutionnaire par un concept d'insurrection s'épanouissant spontanément en culture anarchiste, notre situation historique particulière n'est pas propice à une si vaste entreprise. Un choc frontal avec l'Etat terminal, l'Etat de l'information mega-entrepreunarial, l'empire du Spectacle et de la Simulation, ne produirait absolument rien, si ce n'est des martyres futiles. Les fusils sont tous pointés sur nous, tandis que nos maigres armes ne trouvent pour cible que l'hysteresis, une vacuité rigide, un Fantôme capable d'étouffer la moindre étincelle dans un ectoplasme d'information, une société de capitulation, réglée par l'image du Flic et l'oeil absorbant de l'écran de télé.

Bref, je ne propose pas la TAZ comme une fin exclusive en soi, qui remplacerait toutes les autres formes d'organisation, de tactiques et d'objectifs. Nous la recommandons parce qu'elle peut amener la qualité d'amélioration propre au soulèvement sans nécessairement mener à la violence et au martyre. La TAZ est comme une insurrection sans engagement direct contre l'Etat, une opération de guerilla qui libère une zone (de terrain, de temps, d'imagination) puis se dissout, avant que l'Etat ne l'écrase, pour se reformer ailleurs dans le temps ou l’espace. Puisque l'Etat est davantage concerné par la Simulation que par la substance, la TAZ peut "occuper" ces zones clandestinement et poursuivre en paix relative ses objectifs festifs pendant un certain temps. Certaines petites TAZ ont peut être duré des vies entières, parce qu'elles passaient inaperçues, comme des enclaves montagnardes - parce qu'elles n'ont jamais croisé le champ du Spectacle, qu'elles n'ont jamais pointé hors de cette vie réelle qui reste invisible aux agents de la Simulation.

Babylone prend ses abstractions pour des réalités; la TAZ peut précisément exister dans cette marge d'erreur. Initier une TAZ peut impliquer des tactiques de violence et de défense, mais sa plus grande force réside dans son invisibilité - l'Etat ne peut pas la reconnaître parce que l'Histoire n'en a pas de définition. Dès que la TAZ est nommée (représentée, médiatisée), elle doit disparaître, elle disparaitra, laissant derrière elle une coquille vide, pour ressurgir ailleurs, à nouveau invisible puisqu'indéfinissable aux termes du Spectacle. A l'heure de l'Etat omniprésent, tout puissant, et en même temps criblé de fêlures et de vides, la TAZ est une tactique parfaite. Et parce qu'elle est un microcosme de ce "rêve anarchiste" d'une culture libre, je ne vois pas de meilleure tactique pour travailler vers cet objectif tout en en expérimentant certains de ses bénéfices ici et maintenant.

En résumé, le réalisme demande non seulement que nous cessions d'attendre la "Révolution", mais aussi que nous cessions de la vouloir. "Soulèvement" - oui, aussi souvent que possible et même au risque de la violence. Le spasme de l'Etat Simulé sera "spectaculaire", mais dans la plupart des cas, la meilleure et la plus radicale des tactiques sera de refuser l'engagement dans la violence spectaculaire, de se retirer de l'aire de la simulation, de disparaître.

La TAZ est un campement d'ontologistes de la guerilla : frappez et fuyez. Déplacez la tribu entière, même s'il ne s'agit que de données sur le réseau. La TAZ doit être capable de se défendre; mais “l'attaque” et la “défense” devraient, si possible, éviter cette violence de l'Etat qui n'a désormais plus de sens. L'attaque doit porter sur les structures de contrôle, essentiellement les idées. La défense c'est "l'invisibilité" - un art martial, et l'"invulnérabilité" - un art occulte contenu dans les arts martiaux. La "machine de guerre nomade" conquière sans être remarquée et se déplace avant qu'on ne puisse ajuster la carte. En ce qui concerne l'avenir - seul l'autonome peut planifier l'autonomie, l'organiser, la créer. C'est une opération de bootsrap . La première étape est une sorte de satori - prendre conscience que la TAZ commence par le simple acte d’en prendre conscience.

( Voir appendice 1)


La psychotopologie du Quotidien

Le concept de la TAZ sort en premier d'une critique de la Révolution, et d'une appréciation de l'Insurrection. Le premier qualifie le dernier de faillite; mais pour nous soulèvement représente une possibilité beaucoup plus intéressante du point de vue d'une psychologie de libération, que toutes les révolutions "réussies" des bourgeois, communistes, fascistes, etc.

La deuxième force génératrice de la TAZ provient d'un développement historique que j'appelle "la fermeture de la carte". La dernière parcelle de Terre n'appartenant à aucun état-nation, fut absorbée en 1899. Notre siècle est le premier sans terra incognita, sans une frontière. La nationalité est le principe suprême qui gouverne le monde - pas un récif des mers du Sud, pas une vallée lointaine, pas même la Lune et les planètes, ne peut être laissé ouvert. C'est l'apothéose du "gangstérisme territorial". Pas un seul centimètre carré sur Terre qui ne soit taxé et policé... en théorie.

La "carte" est une grille politique abstraite, une gigantesque escroquerie renforcée par le conditionnement type carotte au bout du baton de l'Etat "Expert", jusqu'à ce qu'elle devienne pour la plupart d'entre nous le territoire - il n'y a plus d'"Ile de la Tortue", mais "les USA". Et pourtant puisque la carte est une abstraction, elle ne peut pas couvrir la Terre à une précision de 1:1. Des complexités fractales de la géographie réelle, elle ne perçoit que des grilles dimensionnelles. Les immensités cachées dans ses replis échappent à l'arpenteur. La carte n'est pas exacte; la carte ne peut pas être exacte.

Donc - la Révolution est close, mais l'insurrectionisme est ouvert. Pour le moment, nous concentrons nos forces sur des “levées de pouvoir” temporaires, en évitant tout démélé avec les "solutions permanentes".

Et - la carte est close, mais la zone autonome est ouverte. Métaphoriquement, elle émerge à l’intérieur des dimensions fractales invisibles à la cartographie du Contrôle. Et ici nous devrions introduire la notion de psychotopologie (et -topographie) comme “science” alternative à celle de la surveillance et à la mise en carte étatique, à son "impérialisme psychique". Seule la psychotopographie peut produire des cartes 1:1 de la réalité, car seul l'esprit humain maitrise la complexité nécessaire à sa modélisation. Mais une carte 1:1, virtuellement identique au territoire, ne peut pas contrôler celui-ci. Elle ne peut que suggérer, dans le sens d'indiquer, certaines caractéristiques. Nous recherchons des "espaces" (géographique, social culturel, imaginaire) capables de s'épanouir en zones autonomes - et des espaces-temps durant lesquels ces espaces sont relativement ouverts, soit du fait de la négligence de l'Etat, soit qu'ils aient échappé aux arpenteurs ou pour toute autre raison. La psychotopologie est l'art d'un sourcier des TAZ potentielles.

Cependant la clôture de la Révolution et de la carte du monde sont seulement les sources négatives de la TAZ. Il reste beaucoup à dire des inspirations positives. La réaction seule ne peut pas fournir l'énergie requise pour qu'une TAZ se "manifeste". Le soulèvement doit aussi être pour quelque chose.

  1. D'abord, on peut parler d’une anthropologie naturelle de la TAZ. La famille nucléaire est l'unité de base de la société de consensus, mais pas celle de la TAZ. ("Familles! - comme je les déteste ! Les radins d'amour !" - Gide). La famille nucléaire, avec ses “misères oedipiennes”, a été une invention Néolithique, une réponse à la pénurie et à la hiérarchie imposée par la "révolution agraire". Le modèle Paléolithique est à la fois plus primaire et plus radical : la bande . La bande typique de chasseurs/cueilleurs, nomadique ou semi-nomadique, compte environ 5O individus. Dans les sociétés tribales plus importantes, la structure de la bande se manifeste par des clans à l'intérieur de la tribu, ou par des sodalités comme les sociétés secrètes ou initiatiques, les sociétés de chasse ou de combat, les sociétés mâles ou femelles, les “républiques d'enfants” etc. Si la famille nucléaire est produite par la pénurie (et l'avarice en résulte), la bande est produite par l'abondance - et en résulte la prodigalité. La famille est fermée, par la génétique, par la possession par l'homme de la femme et des enfants, par la totalité hiérarchique de la société agraire/industrielle. La bande est ouverte - pas à tous, biensûr, mais au groupe d'affinité, aux initiés voués au contrat de l'amour. La bande n'appartient pas à une hiérarchie plus grande, mais fait plutôt partie d'une structure horizontale de coutumes , de famille élargie, d'alliance et de contrat, d'affinités spirituelles etc (la société Amérindienne en a préservé certains aspects jusqu'à aujourd'hui).
  1. Dans notre société de Simulation post-Spectaculaire plusieurs forces sont à l'oeuvre - dans l'ombre - pour faire disparaître la famille et réinstaurer la bande. Les ruptures dans la structure du Travail se répercutent dans la "stabilité" brisée de l'unité-famille et de l'unité-foyer. La “bande” aujourd'hui inclut les amis, les ex-conjoints et amants, les gens rencontrés dans les différents boulots et fêtes, des groupes d'affinité, des réseaux d'intérêts spécialisés, réseaux de correspondance, etc. La famille nucléaire devient de façon de plus en plus évidente un piège, un gouffre culturel, une implosion névrotique secrète d'atomes en fission - Une contre-stratégie évidente émerge spontanément : la redécouverte quasi inconsciente de la bande, plus archaïque et cependant plus post-industrielle .

  2. La TAZ en tant que festival. . Stephen Pearl Andrews proposa, comme image de la société anarchiste (2), le diner, où toute structure d'autorité se dissout dans la convivialité et la célébration. Ici nous pourrions également évoquer Fourier et son concept des sens comme base du devenir social - "touchrut” et “gastrosophie" ainsi que son ode pour les implications négligées du goût et de l’odorat. Les anciens concepts de jubilé et de saturnales trouvent leur origine dans l'intuition que certains évènements échappent au "temps profane", à l’Arpenteur de l'Etat et de l'Histoire. Ces jours saints occupaient littéralement des vides dans le calendrier, des intervalles intercalaires. Au Moyen Age, près d’un tiers de l'année était laissé aux jours fériés. Peut être les luttes contre la réforme du calendrier ont moins tenu à la perte des “onze jours” qu'à l'idée que la science impériale conspirait à la disparition de ces espaces, où s'était accumulée la liberté du peuple - un coup d'état, un formatage de l'année, une saisie du temps lui même, transformant le cosmos organique en un univers réglé comme une montre. La mort du festival.

    Ceux qui participent à l'insurrection notent invariablement son caractère festif, même au beau milieu de la lutte armée, du danger et du risque. Le soulèvement est comme une saturnale qui s’est déliée (ou a été forcée de le faire) de son intervalle intercalaire et est désormais libre de surgir n'importe où et n'importe quand. Libérée du temps et du lieu, elle flaire cependant la maturité des évènements, elle est en résonnance avec le genius loci ; la science de la psychotopologie indique les "flux de forces" et les "points de puissance" (pour emprunter des métaphores occultistes) qui permettent de localiser la TAZ spatio-temporellement, ou du moins aident à définir sa relation au moment et au lieu.

    Les médias nous invitent à "venir célébrer les moments de notre vie" avec cette fausse unification de la commodité et du spectacle, le fameux non-évènement de la pure représentation. En réponse à cette obscénité, nous disposons, d'une part de l'éventail du "refus" (mentionné par les Situationistes John Zerzan, Bob Black etc), d'autre part de l'émergence d'une culture de la fête, à l'écart et même cachée des organisateurs auto-proclamés de nos loisirs. " Se battre pour le droit à la fête" n'est pas en fait une parodie de la lutte radicale, mais une nouvelle manifestation de celle-ci, en accord avec une époque qui offre la Télé et les téléphones comme moyens "de tendre la main et de toucher" d'autres êtres humains, comme moyens d' "Etre Là !".

    Pearl Andrews avait raison : le dîner est déjà "le germe d'une société nouvelle en formation dans la coquille de la vieille" (Préambule IWW). Le "rassemblement tribal" style années soixante, le conclave forestier d'éco-saboteurs, le Beltane idyllique des néo-paiens, les conférences anarchistes, les cercles gays... les fêtes des années vingt à Harlem, les clubs, les banquets, les picnics libertaires du bon vieux temps - sont déjà d'une certaine manière des "zones libérées" , des TAZs potentielles. Qu'elle soit accessible à quelques amis comme le diner, ou à des milliers de célébrants comme un Be-in, la fête est toujours "ouverte" parce qu'elle n'est pas "ordonnée"; elle peut être planifiée, mais si rien ne se passe, c'est un échec. La spontanéité est un élément crucial.

    L'essence de la fête c'est le face à face : un groupe d'humains mettent en synergie leurs efforts pour réaliser leurs désirs mutuels - bien manger, trinquer, danser, converser - les arts de la vie; peut être même le plaisir érotique, ou la création d'une oeuvre commune, ou pour atteindre la béatitude même - bref, une "union des égoïstes" (comme l'a posé Stirner) dans sa plus simple forme - ou sinon, selon les termes de Kropotkin, la pulsion biologique basique pour l'"aide mutuelle". (Ici nous devrions mentionner aussi "l'économie de l'excès" de Bataille et sa théorie d'une culture de potlach.)

  3. Le concept de nomadisme psychique, (ou comme nous l’appellons par plaisanterie "cosmopolitisme sans racine" ) est vital dans la formation de TAZ. Certains aspects de ce phénomène ont été discutés par Deleuze et Guattari dans Nomadologie et guerre des machines, par Lyotard dans Driftworks et par divers auteurs dans le numéro "Oasis" de la revue Semiotext(e). Nous préférons ici le terme de "nomadisme psychique" à ceux de "nomadisme urbain", de "nomadologie" ou de "driftwork" etc, simplement pour pouvoir relier toutes ces notions en un seul complexe flou, à étudier à la lumière de l’émergence de la TAZ.

    "La mort de Dieu", d'une certaine façon le dé-centrage du projet "Européen" tout entier, a ouvert une vision du monde post-idéologique, multi-perspectives, capable de se déplacer “sans racine” de la philosophie au mythe tribal, des sciences naturelles au Taoïsme - pouvant regarder, pour la première fois, comme au travers des yeux d'un insecte doré, où chaque facette fait voir tout un autre monde.

    Mais le prix de cette vision est de devoir habiter une époque où la vitesse et le "fétichisme de la marchandise" ont créé une fausse unité tyranique, qui tend à brouiller toute individualité et toute diversité culturelle pour qu’ "Un endroit en vale un autre". Ce paradoxe crée des "gitans", des voyageurs psychiques poussés par le désir et la curiosité, des errants à la loyauté superficielle (en fait déloyaux envers le "Projet Européen" qui a perdu son charme et sa vitalité); détachés de tout temps et tout lieu, à la recherche de la diversité et de l'aventure... Cette description englobe non seulement toutes les classes d'artistes et d'intellectuels, mais aussi les travailleur émigrés, les réfugiés, les “SDF”, les touristes, la culture de la VR et de la maison mobile, également ceux qui "voyagent" à travers le Net et qui ne quittent peut-être jamais leur chambres (ou ceux, comme Thoreau, qui "ont beaucoup voyagé - en Concord"); elle inclut finalement "tout le monde", nous tous, vivant avec nos autos, nos vacances, nos télés, nos bouquins, nos films, nos téléphones, nos boulots et nos styles de vies qui changent, nos religions, nos régimes etc, etc.

    Le nomadisme psychique en tant que tactique , ce que Deleuze et Gattari appelaient métaphoriquement "la machine de guerre", déplace le paradoxe d'un mode passif à un mode actif, voire même "violent". Les râles et l'agonie de Dieu sur son lit de mort durent depuis si longtemps - sous la forme du Capitalisme, du Fascisme et du Communisme par exemple - que les commandos post-Bakouniens-post-Nietzschéens et les apaches (les ennemis au sens littéral) du vieux Consensus doivent continuer à pratiquer massivement la "destruction créatrice". Ces nomades adeptes de la razzia, sont des corsaires, des virus; ils ont à la fois besoin et désir des TAZs, de campements de tentes noires sous les étoiles du désert, d’interzones, d'oasis fortifiées cachées le long des routes secrètes des caravanes, de morceaux de jungle “libérés”, de lieux où l'on ne va pas, de marchés noirs et de bazars underground.

    Ces nomades tracent leur route grâce à d’étranges étoiles, qui pourraient être des amas lumineux de données dans le Cyberspace ou peut être des hallucinations. Prenez une carte du territoire, superposez le tracé des changements politiques, posez là dessus une carte du Net - plus particulièrement du contre-Net avec son emphase sur les flux d'information et les logistiques clandestines - et enfin, ci-dessus, la carte au 1:1 de l'imagination créative, de l'esthétique et des valeurs. La grille résultante prend vie, animée de tourbillons et d'afflux d'énergie, de coagulations de lumière, de passages secrets, de surprises.


Le Net et le Web

Le prochain facteur contribuant à l'émergence de la TAZ est si vaste et si ambigu, qu'il nécessite un chapitre à lui seul.

Nous avons parlé du Net, qui peut être défini comme la totalité des transferts d'information et de communication. Certains de ces transferts sont privilégiés et limités à diverses élites, ce qui donne au Net un aspect hiérarchique. D'autres transactions sont ouvertes à tous, et donc le Net a aussi un aspect horizontal, non-hiérarchique. Les données de L'Armée et de la Sécurité sont restreintes, tout comme les informations banquaires, boursières et autres. Mais pour la plupart, le téléphone, le système postal, les bases de données publiques etc. sont accessibles à tout un chacun. Ainsi à l'intérieur même du Net a commencé à émerger une sorte de contre-Net , que nous appelerons le Web (comme si le Net était un filet de pêche, et le Web des toiles d'araignées tissées dans les interstices et les failles du Net). En général nous utiliserons le terme Web pour désigner la structure d'échange d'information horizontale et ouverte, le réseau non hiérarchique; et nous réserverons le terme de contre-Net pour parler de l'usage clandestin, illégal et rebelle du Web, piratage de données et autres formes de parasitage inclus. Net, Web et contre-Net relèvent du même modèle global, ils se confondent en d'innombrables points. Les termes ne visent pas à définir des zones particulières mais à suggérer des tendances.

(Digression : avant de condamner le Web ou le contre-Net pour son "parasitisme", ce qui ne sera jamais une vraie force révolutionnaire, demandez vous ce que signifie la "production" à l'Age de la Simulation. Quelle est la "classe productive"? Peut-être serez vous forcés d'admettre que ces termes ont perdu leur signification. Les réponses sont en tout cas si complexes, que la TAZ a tendance à les ignorer toutes pour ne retenir que ce qu'elle peut utiliser. "La Culture est notre Nature", et nous sommes les chasseurs/cueilleurs du monde de la TechnoCom).

Les formes actuelles du Web non officiel, sont, on doit le supposer, encore assez primitives : fanzines marginaux, BBS, logiciels pirates, hacking et piratage téléphonique, quelque influence sur la presse et la radio, quasiment aucune sur les grands médias - pas de stations télé, pas de satellite, pas de cable ou de fibre optique etc, etc. Pourtant le Net est en lui même un nouveau modèle de relations évolutives entre les sujets - les "utilisateurs" - et les objets - "les données". De McLuhan à Virilio on a exploré avec exhaustivité la nature de ces relations. Celà prendrait des pages et des pages pour "démontrer" ce que, aujourd'hui, “chacun sait". Plutôt que remâcher tout celà, je préfère me demander en quoi ces relations évolutives suggèrent des modes d'implémentation pour la TAZ.

La TAZ occupe un lieu temporaire, mais actuel dans le temps et dans l'espace. Mais elle doit aussi être clairement localisée dans le Web, et ce lieu est d'une nature différente, virtuel et non actuel, instantané et non immédiat. Le Web offre non seulement un support logistique à la TAZ, mais il l'aide également à exister; sommairement parlant, on peut dire que la TAZ "existe" aussi bien dans le monde réel que dans l'espace d'information. Le Web compresse le temps - les données- en un "espace" infinitésimal. Nous avons remarqué que le caractère temporaire de la TAZ la prive des avantages de la liberté, laquelle connait la durée et la notion de lieu plus ou moins fixe. Mais le Web offre une sorte de substitut; dès son commencement il peut "informer" la TAZ par des données subtilisées qui représentent d'importante quantités de temps et d'espace compactés.

Compte tenu de l'évolution du Web et de nos désirs du sensuel et du "face à face", nous devons considérer le Web comme un support, un système capable de véhiculer de l'information d'une TAZ à l'autre, ou de la défendre en la rendant "invisible", ou en lui donnant de quoi mordre si la situation le demande. Mais plus encore, si la TAZ est un campement nomade, alors le Web est le dépositaire des chants épiques, de l'arbre généalogie et des légendes de la tribu; il a en mémoire les routes secrètes des caravanes et les pistes d'attaque qui assurent la fluidité de l'économie tribale; il contient même certaines des routes à suivre, et certains des rêves même qui seront vécus comme signes et comme augures.

L'existence du Web ne dépend d'aucune technologie informatique. Le langage parlé, le courrier, les fanzines marginaux, les "arbres téléphoniques" suffisent déjà au développement d'un travail d'information en réseau. La clé n'est pas le niveau ou la nouveauté technologique, mais l'ouverture et l'horizontalité de la structure. Néanmoins le concept même du Net implique l'utilisation d'ordinateurs. Dans l'imaginaire de la science fiction, le Net aspire à la condition de Cyberspace (comme dans Tron ou le Neuromancien ) et à la pseudo-télépathie de la "réalité virtuelle". En bon Cyberpunk je ne peux que croire au rôle majeur que jouera le "piratage de la réalité" dans la création des TAZs. Comme Gibson et Sterling, je ne pense pas que le Net officiel parviendra jamais à fermer le Web ou le contre-Net. Le piratage de données, les transmissions non-autorisées, et le libre flux de l'information ne peut être figé. (En fait la théorie du chaos, telle que je la comprend, prédit l'impossibilité de tout Système de Contrôle universel).

Pourtant, en laissant de côté toute spéculation sur l'avenir, nous devons nous confronter à de sérieuses questions sur le Web et sur la technologie qu'il implique. La TAZ veut avant tout éviter la médiation, expérimenter son existence dans l'immédiat. L'essence même de l'affaire est “poitrine à poitrine”, comme disent les soufis, ou face à face. Mais, MAIS : l’essence même du Web est la médiation. Les machines sont ici nos ambassadeurs - la chair n'est plus de mise, sauf comme terminal, avec toutes les connotations sinistres du terme.

La TAZ pourrait peut être trouver son propre espace en intégrant deux attitudes apparemment contradictoires à l'égard de la Haute Technologie et de son apothéose, le Net : (1) ce que nous pourrions appeler la position Fifth Estate / Neo-paléolithique/ Post-situ/Ultra-Verte, qui se définit elle-même comme un argument luddite * contre la médiation et contre le Net; et (2) les utopistes Cyberpunk, les futuro-libertaires, les Reality Hackers* et leurs alliés qui voient le Net comme une avancée dans l'évolution, et croient que tout éventuel effet nuisible de la médiation peut être dépassé - du moins, dès que l'on aura libéré les moyens de production.

La TAZ est en accord avec les hackers puisqu’elle veut devenir - en partie - par le Net, même par la médiation du Net. Mais elle est également proche des verts puisqu’elle préserve une conscience intense du soi comme corps et n'éprouve que révulsion pour la CyberGnose , la tentative de transcender le corps par l'instantanéité et la simulation. La TAZ tend à voir cette dichotomie Techno/anti-Techno comme trompeuse, comme la plupart des dichotomies, où les oppositions apparentes s'avèrent être des falsifications ou même des hallucinations produites par la sémantique. Ceci pour dire que la TAZ veut vivre dans ce monde, pas dans l'idée d'un autre monde, quelque monde visonnaire né d'une fausse unification (tout vert OU tout métal) lequel ne peut être qu'une autre rêverie jamais réalisée (ou comme disait Alice "confiture hier, confiture demain, mais jamais confiture aujourd'hui").

La TAZ est “utopique” dans le sens où elle croit en une intensification du quotidien, ou comme auraient dit les Surréalistes, une pénétration de la vie par le Merveilleux. Mais elle ne peut pas être utopique au vrai sens du mot, nulle part, ou lieu sans lieu. La TAZ est quelque part. Elle existe à l'intersection de nombreuses forces, comme quelque point de puissance paien à la jonction de mystérieuses lignes de forces, visibles pour l'adepte dans des fragments apparemment disjoints de terrain, de paysage, des flux d'air et d'eau, des animaux. Aujourd'hui les lignes ne sont pas toutes gravées dans le temps et l'espace. Certaines n'existent qu'à "l'intérieur" du Web, bien qu'elles croisent aussi des lieux et des temps réels. Certaines sont peut être “non-ordinaires”, en ce sens qu'il n'existe aucune convention permettant de les quantifier. Il serait peut être plus aisé d'étudier ces lignes à la lumière de la science du chaos qu'à celle de la sociologie, des statistiques, de l'économie etc. Les modèles de forces qui génèrent la TAZ ont quelque chose de commun avec ces "attracteurs étranges" du chaos, qui existent, pour ainsi dire, entre les dimensions.

Par nature, la TAZ se saisit de tous les moyens disponibles pour se réaliser - elle naitra aussi bien dans une grotte que dans une Cité de l'Espace L5 - mais par dessus tout, elle vivra, maintenant, ou dès que possible, sous quelque forme suspecte ou délabrée, spontanément, sans égard pour l'idéologie ou même l'anti-idéologie. Elle utilisera l'ordinateur parce que l'ordinateur existe, mais elle se servira aussi de pouvoirs qui sont si éloignés de l'aliénation ou de la simulation qu'ils garantissent un certain paléolitisme psychique, un esprit chamanique primordial qui "infectera" le Net lui-même (le vrai sens du Cyberpunk tel que je le lis). Parce que la TAZ est une intensification, un surplus, un excès, un potlach, la vie passée à vivre plutôt qu'à simplement survivre (ce schibboleth pleurnichant des année 80), elle ne peut être définie ni par la Techno ni par l'anti-Techno. Elle se contredit elle même, comme tout véritable novateur, car elle veut être, même au prix de la perfection, de l'immobilité du final.

Dans l'Équation de Mandelbrot et sa réalisation infographique, nous voyons - dans un univers fractal- des cartes qui sont contenues et en fait cachés dans des cartes, qui sont elles-mêmes cachées dans des cartes, qui sont dans des cartes etc. jusqu'aux limites de la puissance de calcul. A quoi sert donc, cette carte qui dans un sens a une relation 1:1 avec une dimension fractale ? Que peut-on en faire, à part admirer son élégance psychédélique ?

Si nous devions imaginer une carte de l'information - une projection cartographique de la totalité du Net - nous devrions y inclure les marques du chaos, qui ont déjà commencé à apparaître, par exemple, dans les opérations de calcul parallèle complexe, les télécommunications, les transferts d'"argent" électronique, les virus, la guérilla du hacking etc.

La représentation topographique de ces "zones" de chaos serait similaire à l'Équation de Mandelbrot, comme ces "péninsules" contenues ou cachées dans la carte afin qu'elles semblent y "disparaître". Cette "écriture" - dont une partie se volatilise et une partie s'auto-efface - est le processus même qui compromet déjà le Net; il se voit incomplet, ultimement non-contrôlable. Autrement dit, l'Équation de Mandelbrot, ou quelque chose de semblable, pourrait s'avérer utile au "complot"* pour l'émergence du contre-Net comme processus chaotique, comme une "évolution créative" selon le terme de Prigogine. A défaut d'autre chose, l'Équation de Mandelbrot sert comme métaphore pour la "cartographie" de l'interface de la TAZ et du Net comme une disparition de l'information. Toute "catastrophe" dans le Net est un noeud de pouvoir pour le Web et le contre-Net. Le Net souffrira du chaos, alors que le Web pourrait s'en nourrir.

Soit par le simple piratage de données ou soit par un développement plus complexe du rapport réel au chaos, le hacker du Web, le cybernéticien de la TAZ, trouveront le moyen de prendre avantage des perturbations, des ruptures ou des crashs du Net (histoire de produire de l'information à partir de "l'entropie"). En tant que bricoleur, nécrophage des fragments d'information, contrebandier, maitre-chanteur, peut être même cyber-terroriste, le pirate de la TAZ oeuvrera à l'évolution de connections fractales clandestines. Ces connections, et l'information différente qui circule entre et parmi elles, formeront des "dérivations de pouvoir" pour l'émergence de la TAZ elle même - comme si l'on devait voler de l'électricité au monopole de l'énergie pour éclairer une maison abandonnée, occupée par des squatters.

Donc, afin de produire des situations favorables à la TAZ, le Web va parasiter le Net - mais nous pourrions également concevoir cette stratégie comme une tentative de construction d'un Net alternatif, "libre", qui ne soit plus parasitaire et qui servira de base à une "nouvelle société émergeant de la coquille de l'ancienne". Pratiquement parlant, le Contre-réseau et la TAZ peuvent être considérés comme des fins en soi - mais théoriquement elles peuvent aussi être perçues comme des formes de lutte pour une réalité différente.

Ceci étant dit, nous devons admettre qu'il subsiste quelques inquiétudes à l'égard de l'ordinateur, quelques questions toujours sans réponse, en particulier en ce qui concerne l'Ordinateur Personnel.

L'histoire des réseaux informatiques, des BBSs et des diverses expérimentations de la démocratie électronique a été jusqu’à maintenant, pour la plupart celle du hobbisme. Bien des anarchistes et des libertaires ont une foi profonde dans le PC comme arme de libération et d'auto-libération - mais n'ont pas de gains réels à montrer, pas de liberté palpable.

J'ai peu d'interêt pour quelque hypothétique classe entrepreunariale émergeante constituée de traiteurs de textes/données indépendants qui seraient bientôt capables de développer une vaste industrie des chaumières ou de réaliser à la pièce des boulots merdeux pour des corporations et des bureaucraties variées. De plus, il n'est pas nécessaire d'être devin pour prédire que cette "classe" développera sa sous-classe - une sorte de lumpen yuppetariat : des femmes au foyer, par exemple, qui fourniront leur famille avec des "revenus secondaires" en transformant leur foyer en atelier électronique, petites dictatures du Travail où le "patron" est un réseau informatique.

Je ne suis pas plus impressionné par le type d'information et de services proposés par les réseaux "radicaux" actuels. Il existe quelque part, nous dit-on, une "économie de l'information". Peut-être. Mais l'info échangée dans ces BBSs "alternatifs", semble consister en blabla et techno-talk. C'est ça une économie ? Ou plutôt un passe-temps pour enthousiastes ? D'accord les PCs ont généré encore une autre "révolution de l'imprimerie". D'accord les réseaux marginaux évoluent. D'accord je peux désormais tenir six conversations téléphoniques en même temps. Mais quelle différence cela fait-il dans ma vie de tous les jours ?

Franchement, j'avais déjà accès à plein de données pour enrichir mes perceptions, que ce soit par les livres, les films, la télé, le théatre, le téléphone, le service des PTT, des états de conscience altérés etc etc. Ai-je vraiment besoin d'un PC pour en obtenir encore plus ? Vous m'offrez de l'information secrète ? Bon... je peut être tenté, mais alors je demande des secrets merveilleux, pas juste des numéros rouges ou le trivial des politiciens et des flics. Je veux surtout que l'ordinateur m'offre des informations liées aux véritables biens - aux "bonnes choses de la vie", comme le dit le Préambule IWW . Et ici, puisque j'accuse les hackers et les BBSers de rester dans un flou intellectuel, je dois moi même descendre des nuages baroques de la Théorie et de la Critique et expliquer ce que j'entend par "biens véritables".

Disons que pour des raisons à la fois politiques et personnelles, je désire de la bonne nourriture, meilleure que celle que je peux obtenir du Capitalisme, de la nourriture non polluée, encore bénie d'arômes forts et naturels. Pour compliquer le jeu, imaginons que la nourriture que je désire ardemment soit illégale - du lait non pasteurisé peut-être, ou cet exquis fruit cubain le mamey , qui ne peut pas être importé frais aux États Unis car sa graine est hallucinogène (du moins c'est ce qu'on m'a dit). Je ne suis pas fermier. Disons que je suis importateur de parfums et d'aphrodisiaques rares, et affinons le jeu en supposant que la plus grande partie de mon stock est également illégal. Ou bien je veuille simplement échanger mes services de traitement de texte contre quelques navets organiques, mais je refuse de faire le rapport de mes transactions au fisc (comme la loi y oblige, croyez le ou non). Ou bien je souhaite rencontrer d'autres humains pour des pratiques consensuelles, mais illégales, de plaisir mutuel (il y a eu des essais, mais tous les BBSs pornos durs ont été coulés - à quoi sert un underground avec une sécurité nulle ?). En bref, dites vous que j'en ai plein le dos de la pure information, le fantôme dans la machine. Selon vous, les ordinateurs devraient déjà être capables de soulager mes désirs de nourriture, de drogue, de sexe, d'évasion fiscale. Et alors que se passe-t-il ? Pourquoi est-ce que ça ne se produit pas ?

La TAZ a été, est et sera, avec ou sans ordinateur. Mais pour qu'elle atteigne son plein potentiel, elle doit être moins une question de combustion spontanée qu’un phénomène d'"Iles dans le Net" . Le Net, ou plutôt le contre-Net, contient la promesse d'un aspect intégral de la TAZ, un plus qui augmentera son potentiel, un "saut quantique" (bizarre comme cette expression a fini par signifier un grand saut) dans la complexité et la signification. La TAZ doit maintenant exister à l'intérieur d'un monde d'espace pur, le monde des sens. Liminaire, même évanescente, la TAZ doit combiner information et désir pour mener à bien son aventure (son "a-venir"), pour s'emplir jusqu'aux frontières de sa destinée, se saturer de son propre devenir.

Peut-être l'Ecole Néo-paléolithique a-t-elle raison lorsqu'elle affirme que toute forme d'aliénation et de médiation doit être détruite ou abandonnée avant que nos buts ne soient atteints - ou peut-être la véritable anarchie ne se réalisera que dans l'Espace, comme l'affirment certains futuro-libertaires. Mais la TAZ ne se soucie guère du "a été" ou du "sera". Elle s'intéresse aux résultats - raids réussis sur la réalité consensuelle, échappées vers une vie plus intense et plus abondante. Si l'ordinateur n'est pas utilisable pour ce projet, alors il devra être rejeté. Mon intuition, pourtant, me dit que le contre-Net est déjà en gestation, qu'il existe peut-être déjà - mais je ne peux pas le prouver. J'ai en grande partie fondé la théorie de la TAZ sur cette intuition. Biensûr le Web implique aussi des réseaux d'échange non-informatisés comme le samizdat, le marché noir etc. - mais le vrai potentiel de la mise en réseau non-hiérarchique de l'information désigne l'ordinateur comme l'outil par excellence. Maintenant j'attend que les hackers me prouvent que j'ai raison. Que mon intuition est valide. Où sont mes navets ???


"Parti pour Croatan"

Nous n'avons aucune envie de définir la TAZ ou d'élaborer des dogmes sur le comment elle doit être créée. Notre affirmation se limite à dire qu'elle a été, qu'elle sera et qu'elle est en création. Il serait alors plus intéressant et utile d'examiner quelques TAZs passées et présentes, et de spéculer sur ses manifestations futures; en évoquant quelques prototypes, nous pourrions être à même de jauger l'étendue possible du complexe, et peut-être même apercevoir un "archétype". Abandonnant toute tentative d'encyclopédisme, nous adopterons une technique d'éparpillement, une mosaïque d'aperçus, en commençant tout à fait arbitrairement avec le 16ème-17ème siècle et la colonisation du Nouveau Monde.

L'ouverture du "nouveau" monde fut conçue dès le départ comme une opération occulte. Le mage John Dee, conseiller spirituel d'Elizabeth I, semble avoir inventé le concept d'"impérialisme magique", et en avoir contaminé une génération entière. Halkyut et Raleigh tombèrent sous son charme, et Raleigh usa de ses contacts avec "l'Ecole de la Nuit" - une cabbale de penseurs avancés, d'aristocrates et d'adeptes- pour pousser la cause de l'exploration, de la colonisation et de la cartographie. La Tempête (de Shakespeare) était une pièce de propagande pour la nouvelle idéologie, et la Colonie Roanoke fut sa première vitrine expérimentale.

La vision alchimique du Nouveau Monde l'associa à la materia primera, ou hyle, l'"état de Nature", l'innocence et le tout-est-possible ("Virgin-ia"), un chaos que l'adepte transmuerait en "or", c'est à dire en perfection spirituelle aussi bien qu' en abondance matérielle.

Mais cette vision alchimique tient également d'une fascination actuelle pour le inchoate, une sympathie rampante, un sentiment d'envie pour sa forme sans forme qui prend le symbole de "l'Indien" pour cible : "L'Homme” en l'état de nature, non-corrompu par le "gouvernement". Caliban, l'Homme Sauvage, est comme un virus qui habite la machine même de l'Impérialisme Occulte. Les forêt/animaux/humains sont investis dès le départ du pouvoir magique du marginal, du méprisé et de l'exclu. D'un côté Caliban est laid, et la Nature est une "étendue sauvage hurlante". De l'autre, Caliban est noble et sans chaines et la Nature est un Eden. Cette fracture dans la conscience européenne précède la dichotomie Romantique/Classique; elle s'est enracinée dans la Haute Magie de la Renaissance. La découverte de l'Amérique (l'Eldorado, la Fontaine de Jouvence) l'a cristallisée, et elle a pris forme dans des schémas réels de la colonisation.

On a appris aux Américains à l'école primaire que les premières colonies à Roanoke avaient échoué; les colons disparurent, ne laissant derrière eux que ce message cryptique "Partis pour Croatan". Des récits ultérieurs d'"indiens-aux-yeux-gris" furent classés légendes. Les textes laissent supposer que ce qui se passa véritablement, c'est que les indiens massacrèrent les colons sans défense. Pourtant Croatan n'était pas un espèce d'Eldorado, mais le nom d'une tribu voisine d'indiens amicaux. Apparemment la colonie fut simplement déplacée de la côte vers le Grand Marécage Lugubre, et absorbée par la tribu. Les indiens-aux-yeux-gris étaient réels - ils sont toujours là et ils s'appellent toujours les Croatans.

Ainsi - la toute première colonie du Nouveau Monde choisit de renoncer à son contrat avec Prospero (Dee/Raleigh/l'Empire) et de suivre Caliban chez L'Homme Sauvage. Ils ont déserté. Ils devinrent "Indiens", "s'indigènèrent", ils préfèrèrent le chaos aux effroyables misères de la servitude, aux ploutocrates et intellectuels de Londres.

Alors que l'Amérique venait au monde, où il y eut une fois l’"Ile de la Tortue", Croatan resta enfouie dans la psyché collective. Par delà la frontière, l'état de nature (L'absence de l'État) prévalut - et dans la conscience du colon, l'option de l'étendue sauvage était toujours latente, la tentation de laisser tomber l'église, le travail de la ferme, l'instruction, les impôts - tous les fardeaux de la civilisation - et de “partir pour Croatan” d'une manière ou d'une autre. En outre, quand en Angleterre la révolution fut trahie, d'abord par Cromwell, puis par la Restauration, des vagues de Protestants radicaux s'enfuirent ou furent transportés vers le Nouveau Monde (qui était alors devenu une prison, un lieu d'exil ). Antinomiens, Familistes, Quakers fripons, Levellers, Diggers, Ranters furent alors introduits dans l'ombre occulte de l'étendue sauvage, et se précipitèrent pour l'embrasser.

Anne Hutchinson et ses amis n'étaient que les plus connus des Antinomiens (c.a.d. les plus élevés socialement) - ayant eu la mauvaise chance d'être impliqués dans la politique de la Colonie de la Baie - mais il y eut clairement une aile beaucoup plus radicale du mouvement. Les incidents relatés par Hawthorne dans " The Maypole of Merry Mount" sont rigoureusement historiques; apparemment les extrémistes avaient décidé tous ensemble de renoncer au Christianisme et de se convertir au paganisme. Si ils avaient réussi à s'unir avec leurs alliés indiens, il en aurait résulté une religion syncrétique Antinomienne/Celtique/Algonquine, une sorte de Santeria nord-américaine du 17ème siècle.

Sous les administrations plus lâches et plus corrompues des Caraïbes, où les intérêts des rivaux européens avaient laissé de nombreuses îles désertées ou délaissées, les sectaristes purent mieux prospérer. La Barbade et la Jamaïque en particulier ont du être peuplées par de nombreux extrémistes, et je crois que les influences de Leveller et Ranter ont contribuées à l'"utopie" Boucanière sur Tortuga. Là, pour la première fois, grâce à Esquemelin, nous pouvons étudier en profondeur une proto-TAZ du Nouveau Monde réussie. Fuyant les horribles "avantages" de l'Impérialisme comme l'esclavage, la servitude, le racisme et l'intolérance, les tortures du travail forcé et la mort vivante dans les plantations, les Boucaniers adoptèrent le mode de vie indien, se marièrent avec les Caribéens, acceptèrent les noirs et les espagnols comme égaux, rejetèrent toute nationalité, élirent leurs capitaines démocratiquement, et retournèrent à l'"état de Nature". Après s'être déclarés "en guerre avec le monde entier", ils partirent piller; leurs contrats mutuels, appellés “Articles” étaient si égalitaires que chaque membre recevait une part pleine, et le capitaine pas plus d'une un quart ou une et demie. La flagellation et les punitions étaient interdits, les querelles étaient réglées par vote ou par duel d'honneur.

Il est tout simplement faux de stigmatiser les pirates comme de simples brigands des mers ou même des proto-capitalistes, comme l'ont fait certains historiens. Ils étaient en un sens des "bandits sociaux", bien que leurs communautés de base ne soient pas des sociétés paysannes traditionnelles, mais des "utopies" créées ex nihilo sur des terres inconnues, des enclaves de liberté totale occupant des espaces vides sur la carte. Après la chute de Tortuga, l'idéal boucanier resta vivant tout au long de "l'Age d'Or" de la Piraterie (vers1660-1720) et aboutit, par exemple, au peuplement de Belize qui avait été fondée par les Boucaniers. Puis, quand la scène se déplaça à Madagascar - une île qui n'avait pas encore été annexée par un pouvoir impérial et qui était gérée seulement par un patchwork de rois natifs ( des chefs) désireux d'alliés pirates - l'Utopie Pirate atteignit sa plus haute forme.

Le récit que fait Defoe du Capitaine Mission et de la fondation de Libertatia, est peut-être - comme le disent certains historiens - un canular littéraire destiné à faire la propagande des théories radicales Whig (les libéraux anglais), mais il était imbriqué dans L'Histoire générale des Pyrates (1724-28), qui est en grande partie toujours acceptée comme véridique et précise. En outre, l'histoire du Capitaine Mission ne fut pas critiquée à la parution du livre et beaucoup de vieux équipages de Madagascar survécurent. Il semble qu'eux , ils y aient cru, sans aucun doute parce qu'ils avaient connu des enclaves pirates très semblables à Libertatia. Une fois de plus, des esclaves libérés, des natifs, et même des ennemis traditionnels comme les Portugais, avaient été invités à s'unir en égaux (libérer les bateaux d'esclaves était une préoccupation majeure). La terre était gérée en commun, les représentants élus pour de courtes durées, le butin partagé; la doctrine de la liberté était prêchée bien plus radicalement que celle du Sens Commun.

Libertatia espéra durer, et Mission mourut en la défendant. Mais la plupart des utopies pirates étaient faites pour être temporaires; en fait les vraies "républiques" corsaires étaient leurs vaisseaux voguant sous la loi des Articles. Les enclaves terrestres n'avaient pas de loi du tout. Exemple classique, Nassau aux Bahamas, un village balnéaire de cabanes et de tentes, dédié au vin, aux femmes (et probablement aux garçons aussi, si l'on en juge par ce qu'écrit Birge dans Sodomie et Piraterie ), aux chansons (les pirates étaient très amateurs de musique et avaient l'habitude de louer des groupes de musiciens pour des croisières entières), et aux pires excès; il disparut en l'espace d'une nuit lorsque la flotte britanique apparut dans la Baie. Barbe Noire et "Calico Jack" Rackham et sa bande de femmes-pirates partirent vers des rivages plus sauvages et de pires destins, tandis que d'autres acceptèrent le Pardon et se réformèrent. Mais la tradition des Boucaniers subsista, à Madagascar où les enfants sang-mélés des pirates façonnèrent leurs propres royaumes, et dans les Caraibes où les esclaves en fuite et les groupes mixtes noir/blanc/rouge prospérèrent dans les montagnes et l'arrière pays, sous le nom de "Maroons". Quand Zora Neale Hurston visita la Jamaique dans les années vingt (voir son livre " Dis à mon cheval"), la communauté maroon avait gardé un certain degré d'autonomie et quelques vieux usages populaires. Les Maroons du Surinam eux, pratiquent encore le "paganisme" africain.

Au cours du 18ème siècle, l'Amérique du Nord produisit également quelques "communautés tri-raciales isolées", en marge de la société. (Ce terme clinique fut inventé par le Mouvement Eugénique, qui réalisèrent les premières études scientifiques sur ces communautés. Malheureusement la "science" servit simplement d'alibi à la haine des pauvres et des "batards", et la "solution au problème" fut généralement la stérilisation forcée.) Les noyaux était toujours constitués d'esclaves et de paysans en fuite, de "criminels" (c.a.d. les très pauvres), de "prostituées" (c.a.d. les femmes blanches mariées à des non-blancs), et de membres des différentes tribus natives. Parfois, dans certains cas, comme chez les Seminoles et les Cherokees, la structure tribale traditionnelle absorba les nouveaux arrivants; en d'autres cas, de nouvelles tribus étaient constituées. Ainsi les Maroons du Great Dismal Swamp, qui subsistèrent pendant les 18ème et 19ème siècles, adoptaient les esclaves évadés et fonctionnaient comme des étapes sur l' Underground Railway (les circuits d'évasion des esclaves), servant de centre religieux et idéologique pour les rebellions d'esclaves. La religion était le HooDoo, un mélange d'éléments africains, indigènes et chrétiens, et selon l'historien H. Leaming-Bey, les ainés de la foi et les chefs du Great Dismal Maroons étaient connus comme "the Seven Finger High Glister".

Les Ramapaughs du nord du New Jersey (incorrectement connus comme les "Jackson Whites"), ont, eux aussi, une généalogie romantique et archétypique : esclaves libérés des soldats Hollandais, divers clans du Delaware et de l'Algonquin, les habituelles "prostituées", "Hessiens" (une appelation pour les mercenaires britaniques égarés, les déserteurs Loyalistes etc), et bandes locales de bandits sociaux comme celle de Claudius Smith.

Certains groupes se réclament d'une origine africano-islamique : les Moors du Delaware et les Ben Ishmael, qui émigrèrent du Kentucky en Ohio au milieu du 18ème siècle. Les Ishmaels pratiquaient la poligamie, ne buvaient jamais d'alcool, gagnaient leur vie comme ménestrels, se mariaient avec des indiens et adoptaient leurs coutumes et étaient si enclins au nomadisme qu'ils construisaient leurs maisons sur des roues. Leur migration annuelle passait par des villes frontières au nom tel que Mecca ou Medina. Au 19ème siècle certains d'entre eux épousèrent les idéaux anarchistes et ils furent la cible des Eugénistes pour un pogrom particulièrement vicieux de sauvetage-par-extermination. Quelques unes des toutes premières lois eugénistes furent passées en leur honneur. Ils "disparurent" en tant que tribu dans les années vingt, mais allèrent probablement gonfler les rangs des premières sectes "Islamistes Noires" et du "Moorish Science Temple".

J'ai moi même grandi avec les légendes des "Kallikaks" du New Jersey Pine Barrens (et biensûr avec Lovecraft, un raciste fanatique, fasciné par les communautés isolées). Les légendes s'avéraient être la mémoire populaire des calomnies eugénistes dont le quartier général était à Vineland (New Jersey), et qui ont entrepris les "réformes" habituelles contre "le mélange des gènes" et "la faiblesse d'esprit" dans les Barrens (entre autre en publiant des photographies des Kallikaks, grossièrement et visiblement retouchées pour les faire ressembler à des monstres dégénérés).

Les "communautés isolées" - du moins celles qui ont préservé leur identité jusqu'au 20ème siècle - refusent constamment d'être absorbées par la culture dominante, ou par la "sous-culture" noire, au sein de laquelle les sociologues modernes préfèrent les ranger. Dans les années soixante dix, inspirés par la renaissance des Natifs Américains, un certain nombre de groupes - parmi lesquels les Moors et les Ramapaughs - demandèrent la reconnaissance BIA en tant que tribus indiennes . Ils ont reçu le soutien des activistes indigènes mais se sont vu refuser la reconnaissance officielle. Après tout, s'ils avaient gagné, celà aurait pu établir un précédent dangereux pour les marginaux de toutes sortes, des "Peyotistes blancs" et hippies aux nationalistes noirs, ariens, anarchistes et libertaires - une "réservation" pour n'importe qui et tout le monde ! Le "Projet Européen" ne peut pas reconnaître l'existence de l'Homme Sauvage - le chaos vert est encore une trop grande menace pour le rêve impérial d'ordre.

Essentiellement les Moors et les Ramapaughs rejetèrent l'explication "diachronique" ou historique de leurs origines au profit d'une identité "synchronique" basée sur le "mythe" de l'adoption indienne. Autrement dit, ils s’auto-proclamèrent Indiens. Si tous ceux qui souhaitèrent "être indien" pouvaient ainsi s'auto-proclamer, imaginez quel départ pour Croatan ce serait. Cette vieille ombre occulte hante encore les restes de nos forêts (qui, soit dit en passant, se sont largement accrues depuis les 18-19ème siècles, quand de vastes étendues de terre cultivée sont retournées à la broussaille. Sur son lit de mort, Thoreau rêvait du retour de " ... Indiens ... forêts" : le retour du réprimé).

Les Moors et les Ramapaughs avaient évidemment des raisons bien concrètes pour se vouloir indiens - après tout ils avaient des ancêtres indiens - mais si nous considérions leur auto-proclamation en termes aussi bien "mythiques" qu'historiques nous en apprendrions davantage sur notre quête de la TAZ. Il existe dans les sociétés tribales ce que les anthropologistes appellent le mannenbunden : en changeant de forme, en devenant le totem animal (loups garou, chamans jaguar, hommes léopard, sorcières-chat etc), les sociétés totemiques se vouèrent à une identification avec la Nature. Dans le contexte d'une société coloniale dans son ensemble (comme le souligne Taussig dans Chamanisme, Colonialisme et Homme Sauvage ) , le pouvoir de changer de forme est partie prenante de la culture indigène dans son ensemble - ainsi la partie la plus réprimé de la société acquière un pouvoir paradoxal basé sur le mythe d'un pouvoir occulte, redouté et désiré par les colonisateurs. Biensûr les indiens ont réellement une certaine connaissance occulte; mais, parce que l'Empire perçoit cette culture indienne comme une sorte d' "état sauvage spirituel", les indiens en sont arrivés à croire de plus en plus consciemment à ce rôle. Alors même qu'ils sont marginalisés, la Marge acquière une aura magique. Avant l'homme blanc, ils étaient de simples tribus de gens - maintenant ils sont les "gardiens de la Nature", les habitants de l'"état de Nature". Finalement le colonisateur lui même est séduit par ce "mythe". Chaque fois qu'un Américain veut être en marge de la société ou revenir à la terre, il "devient indien". Les démocrates radicaux du Massachusetts (les descendants spirituels des Protestants radicaux), qui organisèrent la Partie de Thé, et crurent réellement que les gouvernements pourraient être abolis (toute la région de Berkshire se déclara dans un "état de Nature" !), se déguisèrent en "Mohawks". De cette façon, les colonisateurs, qui se trouvèrent soudain marginalisés vis à vis de la mère patrie, adoptèrent le rôle des indiens marginaux, cherchant ainsi (dans un sens) à acquérir leur pouvoir occulte, leur rayonnement mythique. Des Hommes des Montagnes au Scouts, le rêve de "devenir indien" coule sous des miriades de fils de l'histoire, de la culture et de la conscience américaine.

Cette hypothèse est également soutenue par l'imagerie sexuelle associée au groupes “tri-raciaux”. Les "natifs" sont biensûr toujours immoraux, mais les renégats raciaux et les marginaux sont carrément des polymorphes-pervers. Les Boucaniers étaient des sodomistes, les Maroons et les Hommes des Montagnes des dégénérés, les "Jukes and Kallikaks" pratiquaient la fornication et l'inceste (menant à des mutations comme la polydactilie), les enfants couraient nus et se masturbaient ouvertement etc, etc. Retourner à un "état de Nature" semble paradoxalement autoriser la pratique de tout acte "non-naturels", du moins si l'on en croit les Puritains et les Eugénistes. Et comme, dans les sociétés répressives racistes et moralistes, beaucoup de gens désirent précisément ces actes licencieux, ils projettent leurs désirs sur les marginalisés, et se convainquent ainsi eux même qu'ils restent purs et civilisés. De fait, certaines des communautés marginalisées rejettent effectivement la moralité du consensus - les pirates certainement ! - et réalisent sans aucun doute les désirs réfoulés de la civilisation. (Ne le feriez vous pas ? ). Devenir "sauvage" est toujours un acte érotique, un acte de nudité.

Avant de quitter ce sujet des 'tri-raciaux isolés", j'aimerais rappeler l'enthousiasme de Nietzsche pour le "mélange de race". Impressionné par la vigueur et la beauté des cultures hybrides, il proposa le mélange des gènes non seulement comme une solution au problème de race, mais aussi comme le principe d'une nouvelle humanité, libérée du chauvinisme éthnique et national - un précurseur du "nomadisme psychique", peut être. Le rêve de Nietzsche semble toujours aussi éloigné de nous, qu'il le fut de lui. Le chauvinisme règne toujours. Les cultures mélangées restent submergées. Mais les zones autonomes des Boucaniers et des Maroons, des Ishmaels et des Moors, des Ramapaughs et des "Kallikaks" restent, ou plutôt leurs histoires, comme des indications de ce que Nietzsche aurait pu appeller la "La Disparition par Volonté du Pouvoir". Nous devons revenir à ce thème.


La Musique comme Principe d'organisation

Entre temps, tournons nous vers l'histoire de l'anarchisme classique à la lumière du concept de la TAZ.

Avant la "fermeture de la carte du monde”, une grande énergie anti-autoritaire a été investie dans des communes "sécessionistes" comme celle des Modern Times, les diverses Phalanstères et ainsi de suite. Il est intéressant de noter que certaines d'entre elles n'étaient pas destinées à durer "pour toujours", mais seulement tant que le projet s'avèrerait satisfaisant. Selon les standards Socialistes/Utopiques, ces expérimentations furent des "échecs", et donc nous en savons peu sur elles.

Quand il devint impossible de s'échapper au delà de la frontière, l'ère des Communes urbaines révolutionaires commença en Europe. Les Communes de Paris, Lyon et Marseille ne survécurent pas assez longtemps pour assumer les caractéristiques de la permanence, et on se demande si elles en eurent jamais l'intention. De notre point de vue, l'élément clé de fascination est l'esprit de ces Communes. Durant et après cette période, les anarchistes adoptèrent la pratique du nomadisme révolutionaire, passant de soulèvement en soulèvement, veillant à garder vivante en eux l'intensité spirituelle expérimentée au moment de l'insurrection.En fait, certains anarchistes du courant Stirnerien/Nietzschien en vinrent à voir cette activité comme une fin en soi, une manière de toujours occuper une zone autonome, l'interzone qui s'ouvre au milieu ou dans le sillage d'une guerre ou d'une révolution (voir la "zone" de Pynchon dans Gravity’s Rainbow ). Ils déclarèrent qu'ils seraient les premiers à se retourner contre toute révolution socialiste réussie. Sauf révolution universelle, ils n'avaient aucune intention de s'arrêter. Ils accueillirent les Soviets libres de la Russie de 1917 avec joie, ça c'était leur objectif. Mais dès que les bolchéviques trahirent la révolution, les anarchistes individualistes furent les premiers à reprendre le sentier de la guerre. Après Cronstadt, biensûr, tous les anarchistes condamnèrent l'"Union Soviétique" (une contradiction dans les termes) et partirent à la recherche de nouvelles insurrections.

L'Ukraine de Makhno et l'Espagne anarchiste étaient conçus pour durer, et malgré les exigences d'une guerre continuelle, elles furent, dans une certaine mesure, des réussites : non qu'elles durèrent "longtemps", mais elles furent organisées avec succès, et, sans agression extérieure, elles auraient pu se maintenir. Des expérimentations de l'entre-deux- guerres, je me concentrerais plutôt sur la folle République de Fiume, beaucoup moins connue et qui, elle, n'était pas conçue pour durer.

Gabriel d'Annunzio, poète Décadent, artiste, musicien, esthète, coureur de jupons, pionnier casse-cou de l'aéronautique, sorcier, génie et goujat, émergea de la Première Guerre mondiale en héros, avec une petite armée à ses ordres : le "Arditi". En manque d'aventure, il décida de prendre la ville de Fiume à la Yougoslavie et de la donner à l'Italie. Après une cérémonie nécrophage au cimetière de Venise en compagnie de sa maitresse, il partit conquérir Fiume et y réussit sans difficulté particulière. Mais l'Italie refusa son offre généreuse, le Premier Ministre le traita de fou.

Vexé, D'Annunzio décida de déclarer l'indépendance et de voir combien de temps il pouvait tenir. Avec un ami anarchiste, il écrivit la Constitution, qui déclarait que la musique était le principe central de l'Etat.. La Marine (constituée de déserteurs et d'unionistes maritimes anarchistes milanais) prit le nom d'Uscochi , d'après les pirates disparus qui vécurent sur des îles au large de la côte locale et dépouillèrent les navires vénitiens et ottomans. Les Uscochis modernes réussirent quelques coups fumants : quelques riches navires marchands italiens offrirent soudain un avenir à la République : de l'argent dans les coffres ! Artistes, bohémiens, aventuriers, anarchistes (D'Annunzio correspondait avec Malatesta), fugitifs et réfugiés apatrides, homosexuels, dandies militaires (l'uniforme était noir avec le crâne et les os croisés pirate - plus tard volé par les SS), et réformateurs excentriques de toute tendance (y compris Boudhistes, théosophistes et Védantistes) arrivèrent en foule à Fiume. La fête ne s'arrêtait jamais. Chaque matin d'Annuzio lisait des poèmes et des manifestes depuis son balcon; chaque soir avait lieu un concert, puis des feux d'artifice. Ceci constituait toute l'activité du gouvernement. Dix huit mois plus tard, quand le vin et l'argent se tarirent et que la flotte italienne se montra enfin, et balança quelques obus sur le Palais Municipal, personne n'eut l'énergie de résister.

D'Annunzio, comme bon nombre d'anarchistes italiens, vira ensuite au fascisme - en fait Mussolini (l'ex-syndicaliste) séduisit lui même le poète. Quand d'Annunzio réalisa son erreur, il était trop tard : il était trop vieux et malade. Mais Le Duce le fit tuer quand même - jeter de son balcon - et en fit un "martyr". Bien que Fiume n'ait pas le sérieux de l'Ukraine libre ou de Barcelone, elle nous apprend probablement davantage sur certains aspects de notre quête. C'était, d'une certaine manière, la dernière des utopies pirates (ou le seul exemple moderne) - et d'une autre manière, peut-être la toute première TAZ moderne.

Je crois que si on compare Fiume avec le soulèvement de Paris en 1968 (et aussi les insurrections urbaines italiennes du début des années soixante dix), ou également avec les communautés de la contre-culture américaine et leurs influences anarcho-Nouvelle Gauche, on devrait noter quelques similitudes, telles que : l'importance de la théorie esthétique (voir les Situationistes), également ce qu'on pourrait appeler "les économies pirates"- vivre bien sur le surplus de la surproduction sociale, et même la popularité des uniformes militaires colorés, et le concept de musique comme changement social révolutionaire; et finalement leur air commun d'impermanence - être prêt à bouger, changer de forme, se re-localiser dans d'autres universités, d'autres montagnes, ghettos, usines, maisons, fermes abandonnées, ou même à d'autres niveaux de réalité. Personne n'essayait d'imposer encore une autre Dictature Révolutionaire, ni à Fiume, ni à Paris, ni à Millbrook. Soit le monde changerait, soit il ne changerait pas. En attendant continuez à bouger et à vivre intensément.

En 1919, le Soviet de Munich (ou la République du Conseil), présenta quelques uns des aspects de la TAZ, même si - comme la plupart des révolutions - ses buts avoués n'étaient pas exactement "temporaires". La participation de Gustave Landauer - comme Ministre de la Culture - ainsi que de Silvio Gesell - Ministre de l'Economie - et de quelques autres socialistes anti-autoritaires et libertaires extrêmistes comme les poétes/dramaturges Ernst Toller et Ret Marut (le romancier B. Traven), donnèrent au Soviet un net parfum d'anarchie. Landauer, qui avait passé des années dans l'isolation - pour travailler sur sa grande synthèse de Nietzsche, Proudhon, Kropotkin, Stirner, Meister Eckardt, les mystiques radicaux et les philosophes romantiques - savait depuis le début que le Soviet était voué à l'échec; il espérait simplement qu'il durerait assez pour être compris. Kurt Eisner, le fondateur martyrisé du Soviet, croyait littéralement que les poètes et la poésie devraient former la base de la révolution. On lança des plans pour dédier une bonne partie de la Bavière à une expérimentation d'économie anarcho-socialiste et de communauté. Landauer élabora des propositions pour un système d'Ecole Libre, et de Théâtre du Peuple. Le soutien au Soviet resta confiné aux travailleurs les plus pauvres, aux banlieues bohémiennes de Munich et à des groupes comme les WanderVogel (le mouvement néo-romantique de la jeunesse), les Juifs radicaux (comme Buber), les Expressionistes et autres marginaux.

Ainsi les historiens le rejettent comme une "République de Comptoir" et minimise sa signification en comparaison avec celle des participations Marxiste et Spartakiste dans les révolutions allemandes de l'après-guerre. Dépassé par les Communistes, et finalement assassiné par des soldats sous l'influence de la société occulte/fasciste Thule, Landauer mérite qu'on se souvienne de lui comme d'un saint. Pourtant même les anarchistes d'aujourd'hui ont tendance à ne pas le comprendre et à le condamner pour s'être "vendu" à un "gouvernement socialiste". Si le Soviet avait duré ne serait ce qu'une année, on pleurerait au souvenir de sa beauté - mais avant même que les premières fleurs de ce Printemps ne soient fanées, le geist et l'âme de la poésie avaient été écrasés, et nous avons oublié. Imaginez le bonheur de respirer l'air d'une ville où le Ministre de la Culture vient d'annoncer que les écoliers vont bientôt apprendre les oeuvres de Walt Whitman. Ah! for a time machine...


La volonté du Pouvoir comme Disparition

Foucault, Baudrillard et consors ont longuement discuté des différents modes de "disparition". Je voudrais suggérer ici que la TAZ est dans un certain sens une tactique de la disparition.

Quand les Théoriciens parlent de la disparition du Social, ils signifient en partie l'impossibilité d'une "Révolution Sociale", et en partie l'impossibilité de "l'Etat" - l'abîme du pouvoir, la fin du discours du pouvoir. La question anarchiste dans ce cas devrait être : pourquoi se soucier d'affronter un "pouvoir" qui a perdu toute signification et qui devient pure Simulation ? De tels affrontements ne produiront que de laids et dangereux spasmes de violence de la part des têtes pleines de merde-en-guise-de-cerveau qui ont hérité des clés de toutes les armureries et toutes les prisons. (Peut-être n'est-ce qu'une grossière incompréhension américaine de la sublime, et subtile Théorie Franco-Germanique. Si c'est le cas, tant pis; qui a dit que la compréhension, était nécessaire pour utiliser une idée ?)

Tel que je la lis, la disparition semble être une option radicale tout à fait logique pour notre époque, pas du tout un désastre ou une mort du projet radical. Contrairement à l'interprétation nihiliste morbide de la Théorie, la mienne entend l'exploiter à des fins stratégiques servant l'incessante "révolution quotidienne" : la lutte qui ne peut pas s'arrêter, pas même avec l'ultime échec de la révolution politique ou sociale, parce que rien, hormis la fin du monde, ne peut mettre fin à la vie quotidienne, ni à nos aspirations aux bonne choses , au Merveilleux. Comme le disait Nietzsche, si le monde pouvait finir, logiquement il l'aurait déjà fait; donc il ne finit pas. Alors comme disait un des soufis, peu importe le nombre de pintes de vin interdit que nous buvons, nous emmènerons notre soif furieuse dans l'éternité.

Zerzan et Black ont l'un et l'autre noté quelques "éléments du Refus" (selon le terme de Zerzan), qui apparaissent d'une certaine manière comme les symptômes d'une culture radicale de la disparition, en partie inconscients mais en partie conscients, et qui influencent bien plus les gens qu'aucune idée gauchiste ou anarchiste. Ces gestes vont contre les institutions et sont, en ce sens, "négatifs", mais tout geste négatif suggère aussi une tactique "positive" pour remplacer plutôt que simplement refuser l'institution honnie.

Par exemple, le geste négatif contre la mise à l'école est “l'analphabétisme volontaire”. Etant donné que je ne partage pas la vénération libérale pour l’alphabétisation, au nom de l'amélioration sociale, je ne peux pas vraiment m'associer aux cris de consternation que l'on entend partout à ce sujet : j'ai de la sympathie pour les enfants qui refusent les livres et les ordures qu'ils contiennent. Cependant, il y a des alternatives positives qui ont recours à cette même énergie de la disparition. L'école à la maison et l'apprentissage de l'artisanat, comme l'absentéisme scolaire, ont pour résultat d'échapper à la prison de l'école. Le piratage informatique est une autre forme d'"éducation" assez proche de "l'invisibilité".

Contre la politique, un geste négatif de masse consiste tout simplement à ne pas voter. "L'apathie" (c.a.d. le sain ennui du Spectacle éculé), écarte la moitié de la nation des urnes; l'anarchie n'a jamais obtenu autant ! (Pas plus qu'elle n'avait à voir avec l'échec du dernier Recensement). Là encore, il y a des parallèles positives : le "réseautage" comme alternative à la politique est pratiqué à bien des niveaux de la société, et l'organisation non-hiérarchique a atteint une grande popularité, même en dehors du mouvement anarchiste, simplement parce que ça marche. (ACT UP et Earth First! en sont deux exemples. Les Alcooliques Anonymes en est un autre, aussi bizarre que celà paraisse.)

Le refus du Travail peut prendre la forme de l'absentéisme, l'ivresse sur le lieu de travail, le sabotage, et l'inattention pure - mais il peut aussi faire naitre de nouveau modes de rebellion : davantage d'auto-emploi, la participation à l'économie "noire" et au "lavoro nero", les magouilles des allocataires du chômage et autre options criminelles, culture d'herbe etc - autant d'activités plus ou moins "invisibles" comparées aux traditionnelles tactiques d'affrontement de la gauche, comme la grève générale.

Refus de l'Eglise ? Et bien, “l'acte négatif” ici consiste probablement à ...... regarder la télévision. Mais les alternatives positives incluent toute sorte de formes non-autoritaires de spiritualité, du Christianisme "sans église" au néo-paganisme. L'Amérique marginale regorge de "Religions libres", comme j'aime les appeler - de petits cultes auto-créés, mi-sérieux/mi-délirants, influencés par des courants tels que le Discordianisme et l'anarcho-Taoïsme - qui proposent une "quatrième voie croissante", échappant aux églises traditionnelles, aux bigots télévangélistes et au consumérisme froid du New Age. On peut également dire que le principal refus de l'orthodoxie, consiste à créer des "moralités privées" au sens Nietzschéen : la spiritualité des "esprits libres".

Le refus négatif du Foyer est " le sans-logisme", que beaucoup considèrent comme une forme d'exclusion, ne voulant être contraints à la nomadologie. Mais le "sans-logisme" peut, en un sens, être une vertu, une aventure - du moins, l'énorme mouvement international des squatters, nos routards modernes le voit-il ainsi ?

Le refus négatif de la Famille est clairement le divorce, ou autre symptôme de "rupture". L'alternative positive nait de la prise de conscience que la vie peut être plus heureuse sans la famille nucléaire; à partir de là s'épanouissent des centaines de fleurs - du parent unique au mariage de groupe et au groupe d'affinité érotique. Le "Projet Européen" mène un combat d'arrière garde pour défendre la "Famille" - la misère oedipienne est au centre du Contrôle. Les alternatives existent - mais elles doivent rester cachées, en particulier depuis la Guerre contre le Sexe des années quatre vingt et quatre vingt dix.

Où est le refus de l'Art ? “L'acte négatif” ne réside pas dans le nihilisme stupide de la "Grève de l'Art", ou dans la dégradation d’une peinture célèbre - il se trouve dans l'ennui quasi universel qui gagne tout le monde à la simple mention du mot. En quoi consisterait l'"acte positif" ? Est-il possible d'imaginer une esthétique qui n'engage pas, qui se dégage elle-même de l'Histoire et même du Marché ? ou au moins qui tende vers çelà ? Qui voudrait remplacer la représentation par la présence ? Comment la présence peut-elle se faire ressentir dans (ou à travers) la représentation ?

"La linguistique du Chaos" relève une présence qui échappe continuellement à toutes les prescriptions du langage et des systèmes de sens; une présence élusive, évanescente, latif (“subtile”, un terme de l'alchimie soufi) - l'Attracteur Etrange autour duquel les mèmes s'accumulent, pour former chaotiquement de nouveaux ordonnancements spontanés. Nous avons ici une esthétique du territoire-frontière entre le chaos et l'ordre, la marge, la zone de "catastrophe" où la panne du système peut égaler la révélation.

La disparition de l'artiste EST, en termes situationistes, "la suppression et la réalisation de l'art". Mais d’où disparaissons-nous ? Est-ce que jamais on nous voit et on nous entend à nouveau ? Nous partons pour Croatan - quel est notre destin ? Tous nos arts sont un mot d'adieu à l'histoire - "partis pour Croatan" - mais où est-ce, et que ferons nous là-bas ?

D'abord : nous ne parlons pas ici de disparaître littéralement du monde et de son avenir : - pas de retour dans le temps vers une "société de loisir originel" paléolithique - pas d'utopie éternelle, pas de retraite dans les montagnes, pas d'île; pas non plus d'utopie post-Révolutionnaire - et plus probablement pas de Révolution du tout ! - pas de VONU, pas de Stations Spatiales anarchistes - nous n'acceptons pas non plus la "disparition Baudrillardienne" dans le silence d'une hyperconformité ironique. Je n'ai pas de querelle avec des Rimbauds qui échappent à l'Art pour quelque Abyssinie qu'ils puissent trouver. Mais on ne peut pas construire une esthétique, même de la disparition, sur le simple acte de ne jamais revenir. En affirmant que nous ne sommes pas une avant garde, et qu'il n'y a pas d'avant garde, nous avons écrit notre "Partis pour Croatan"- la question qui se pose alors est comment envisager la"vie quotidienne" à Croatan ? surtout si nous ne savons pas si Croatan existe dans le Temps (à l'Age de Pierre ou de la Post-Révolution) ou dans l'Espace, en tant qu'utopie, ville oubliée du Midwest, ou Abyssinie? Où et quand est le monde de la créativité sans médiation ? Si il peut exister, il existe - mais peut-être seulement comme une sorte de réalité alternative que nous n'aurions pas encore appris à percevoir. Où chercherions nous les graines - les mauvaises herbes qui lézardent nos trottoirs - de cet autre monde au nôtre ? les indices, les bonnes directions pour chercher ? un doigt pointé vers la lune ?

Je crois, ou du moins j'aimerais suggérer que la seule solution à la "suppression et à la réalisation" de l'Art réside dans l'émergence de la TAZ. Je rejetterai fermement la critique qui dit que la TAZ elle même n’est "rien qu’une oeuvre d'art", même si elle en a quelques uns des atours. Je suggère que la TAZ est le seul "temps" et le seul "espace" où l'art peut exister, pour le pur plaisir du jeu créatif, et comme une réelle contribution aux forces qui permettent à la TAZ de s'aggréger et de se manifester.

Dans le Monde de l'Art, l'Art est devenu une marchandise; mais plus profondément encore, il y a le problème de la re-présentation elle-même et le refus de toute médiation. Dans la TAZ, l'art-marchandise est tout simplement impossible; au lieu de celà, il sera une condition de vie. La médiation est plus difficile à dépasser, mais la suppression des barrières entre artistes et "utilisateurs" d'art tendra vers une situation où (comme l'a décrit A.K. Coomaraswamy) "l'artiste n'est pas une personne particulière, mais toute personne est un artiste particulier."

En résumé : la disparition n'est pas nécessairement une "catastrophe" - excepté au sens mathématique d'un "soudain changement topologique". Tous les gestes positifs énumérés ici semblent impliquer divers degrés d'invisibilité plutôt que le traditionnel affrontement révolutionaire. La "Nouvelle Gauche" n'a jamais vraiment cru en sa propre existence avant de se voir dans les infos du soir. A l'opposé, la Nouvelle Autonomie infiltrera les médias, ou les subvertira de l'intérieur - ou alors elle ne sera jamais "vue" du tout. La TAZ existe non seulement au delà du Contrôle, mais par delà la définition, au delà de l'acte asservissant de voir et de nommer, par delà la compréhension de l'Etat, par delà l'aptitude de l'Etat à voir.


Des trous-à-rats dans la Babylone de l'Information

La tactique radicale consciente de la TAZ émergera sous certaines conditions :

  1. La libération psychologique. C'est-à-dire que nous devons réaliser (rendre réels) les moments et les espaces où la liberté est non seulement possible mais actuelle. Nous devons savoir de quelles façons nous sommes opprimés, et aussi de quelles façon nous nous auto-réprimons, ou nous nous prenons au piège d'un fantasme dont les idées nous oppriment. Le TRAVAIL, par exemple est une source bien plus actuelle de misère pour la plupart d'entre nous, que la politique législative. L'aliénation est beaucoup plus dangereuse pour nous que de vieilles idéologies surranées, édentées et mourantes. S'accrocher mentalement à des "idéaux" - qui s'avèrent en fait n'être que de pures projections de notre ressentiment et de notre impression d'être des victimes - ne fera jamais avancer notre projet. La TAZ n'est pas un présage d'une quelconque Utopie Sociale toujours à venir, à laquelle nous devons sacrifier nos vies pour que les enfants de nos enfants puisse respirer un brin d'air libre. La TAZ doit être la scène de notre autonomie présente, mais elle ne peut exister qu'à la condition que nous nous reconnaissions déjà comme des êtres libres.
  1. Le contre-Net doit s'étendre. A l'heure actuelle, il est plus une abstraction qu'une réalité. L'échange d'information des fanzines et des BBSs fait partie du travail de base nécessaire de la TAZ, mais une faible part de cette information a trait aux biens concrêts ou aux services utiles à la vie autonome. Nous ne vivons pas dans le Cyberspace; en rêver serait tomber dans la CyberGnose, dans la fausse transcendance du corps. La TAZ est un espace physique, et nous sommes là ou pas. Tous les sens doivent être impliqués. D'une certaine manière, le Web est un sens nouveau, mais il doit être ajouté aux autres - on ne doit pas, comme dans une horrible parodie de transe mystique en soustraire les autres. La totale réalisation du complexe-TAZ serait impossible sans le Web. Mais le Web n'est pas une fin en soi. C'est une arme.

  2. L'appareil du Contrôle - "l'Etat" - doit (ou c’est ce que nous devons croire) continuer à simultanément se déliter et se pétrifier, doit suivre son cours actuel où une rigidité hystérique vient de plus en plus masquer un vide, un abîme du pouvoir. A mesure que le pouvoir "disparait", notre volonté de pouvoir doit être la disparition.

    Quant à savoir si la TAZ doit être envisagée "simplement" comme une oeuvre d'art, nous en avons déjà discuté. Mais, demanderez-vous aussi, est-ce plus qu'un pauvre trou à rats dans la Babylone de l'Information, ou plutôt un labyrinthe de tunnels, de plus en plus reliés, et destiné seulement à l'impasse économique d'un parasitisme de pirate ? Je répondrai que je préfère être un rat dans le mur, qu'un rat dans une cage - mais j'insisterai aussi sur le fait que la TAZ transcende ces catégories.

    Un monde dans lequel la TAZ réussirait à prendre racine ressemblerait au monde imaginé par "P.M." dans son roman bolo-bolo. La TAZ est peut -être une "proto-bolo La libération se réalise dans la lutte - c'est l'essence de la "victoire sur soi" nietzschéenne. La présente thèse peut également prendre pour un signe sa propre idée de l'errance. C'est le concept précurseur de la dérive, au sens situationiste et de la définition de Lyotard du travail de dérive. Nous pouvons apercevoir une géographie complètement nouvelle, une sorte de carte de pélerinage sur laquelle on a remplacé les lieux saints par des expériences maximales et des TAZs : une science réelle de la psychotopographie, qu'on pourrait peut-être appeller "géo-autonomie" ou "anarchomancie".

    La TAZ implique une certaine sauvagerie, une évolution du domestique au sauvage, un "retour" qui est aussi un pas en avant. Elle demande également un "yoga" du chaos, un projet d'organisation plus "raffinée" (de la conscience ou simplement de la vie), que l'on approche en "surfant la vague du chaos", du dynamisme complexe. La TAZ est un art de vivre en perpétuel essor, sauvage mais doux - séducteur et non pas violeur, contrebandier plutôt que pirate sanguinaire, danseur et non pas eschatologiste.

    Admettons que nous avons participé à des fêtes où, l'espace d'une nuit, une république de désirs gratifiés a été atteinte. Ne devrions nous pas admettre que la politique de cette nuit a pour nous plus de force et de réalité que celle de, disons, le gouvernement américain tout entier ? Quelques unes des "fêtes" que nous avons cité ont duré deux ou trois années . Est-ce quelque chose qui mérite d'être imaginé, qu'on se batte pour elle ? Etudions l'invisibilité, le nomadisme psychique, travaillons avec le Web - et qui sait ce que nous atteindrons ?

Equinoxe du Printemps-1990


Appendices & Notes.

1 - L'histoire, le matérialisme, le monisme, le positivisme, et tous les mots en "ismes" de ce monde sont des outils vieux et rouillés dont je n'ai plus besoin et auquel je ne prête plus attention. Mon principe c'est la vie, ma fin c'est la mort. Je veux vivre ma vie intensément pour embrasser ma vie tragiquement.
Vous attendez la révolution ? La mienne a commencé il y a longtemps! Quand serez-vous prêts (Mon Dieu, quelle attente sans fin!) celà ne me gênerait pas de vous accompagner un petit moment. Mais quand vous aurez arrêté, je continuerai ma voie folle et triomphale vers la grande et sublime conquête du néant !
Toute société que vous bâtirez aura ses limites. Et en dehors des limites de toute société les clochards héroïques et turbulents erreront, avec leurs pensées vierges et sauvages - eux qui ne peuvent vivre sans concevoir de toujours nouveaux et terribles éclatements de rébellion !
Je serai parmi eux !
Et après moi, comme avant moi, il y aura ceux qui disent à leurs frères : "Tournez vous vers vous même plutôt que vers vos Dieux ou vos idoles. Découvrez ce qui se cache en vous mêmes; ramenez le à la lumière; montrez vous !"
Puisque toute personne; qui, cherchant dans sa propre intériorité, extrait ce qui y était caché mystérieusement; est une ombre qui éclipse toute forme de société qui peut exister sous le soleil !
Toutes les sociétés tremblent quand l'aristocratie méprisante des clochards, les inaccessibles, les uniques, les maîtres de l'idéal, et les conquérants du néant avancent résolumment.
Avancez donc iconoclastes, en avant !
"Déjà le ciel menaçant devient noir et silencieux !" Renzo Novatore, Arcola Janvier 1920


2 - Le dîner

La plus haute forme de la société humaine dans l'ordre social existant se trouve dans les salons. Dans les réunions élégantes et raffinées des classes aristocratiques il n'y a pas d'interférence impertinente de la législation. L'Individualité de chacun est pleinement admise. Les relations, alors, sont parfaitement libres. La conversation est continue, brillante, et variée. Les groupes se forment par attraction. Ils se cassent continuellement et se reforment par l'opération de la même influence subtile & omniprésente. La déférence mutuelle s'insinue dans toutes les classes, et la plus parfaite harmonie, jamais atteinte, dans les relations humaines complexes, se trouve précisemment sous les circonstances que les Législateurs et les Politiciens craignent comme les conditions d'une anarchie et confusion inévitables. S'il y a des lois d'étiquette, elles ne sont que des suggestions de principes admis et jugées par soi même, par chaque esprit individuel.
Est-il concevable que dans tout progrès futur de l'humanité, avec tous les éléments innombrables de développement qu'on voit actuellement, que la société en général, et dans toutes ses relations, n'atteindra pas un niveau de perfection aussi élévé que certaines parties de la société, dans certaines situations spéciales, ont déjà atteint ?
Imaginons que les relations de salon soient régulées par des législations spécifiques. Fixons par loi le temps que chaque homme peut parler à chaque femme; régulons précisemment la position dans laquelle il devrait s'asseoir ou se tenir debout; les sujets dont il est permis de parler, et le ton de parole et les gestes d'accompagnement avec lesquels chaque sujet sera traité, seraient définis soigneusement, tout celà sous le prétexte d'empêcher le désordre et de protéger les droits et privilèges de chacun, pourrait-on concevoir quelque chose de mieux calculé et de plus certain pour rendre les relations sociales un esclavage intolérable et une confusion sans espoir ? S. Pearl Andrews- La Science de la Société

* Ranterish : les Ranters étaient une secte de protestants radicaux au 17ème s. connue pour parler dans des langues étranges quand ils étaient possédés par le saint esprit.

* Jackboot : le jackboot est la botte que portaient les soldats nazis. En anglais le mot est devenu synonyme de fascisme & de dictature.

* Up the pole & out the smokehole : référence au chamanisme, surtout sibérien, ou le chaman dans un état d'extase grimpe le pilier de bois qui sert de support central à la maison & sort sur le toit par le trou par lequel sort la fumée. Symboliquement c'est la façon de monter aux mondes des esprits.

* Luddite : Mouvement des ouvriers anglais du début du 19ème s. Devenu un synonyme pour dire 'opposants du progrès' parce qu'ils entraient dans les usines & cassaient les nouvelles machines industrielles. En fait ils avaient une vision beaucoup plus complexe, ils détruisaient uniquement les machines qui faisaient du travail de moindre qualité que ce qu'on pouvait réaliser à la main.

*Hacking / Hacker / Reality Hacking : le hacker est celui qui rentre illégalement dans les réseaux informatique pour les changer, détruire, ou simplement pour explorer. Il peut aussi signifier un bricoleur inspiré des télécoms ou de l'informatique. Le Reality Hacking pousse cette idée plus loin en l'appliquant à la réalité elle-même.

* Complot : en anglais "plotting" : le mot anglais a deux sens - tracer une route sur une carte, mais aussi comploter.